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Enlèvements d'enfants, l'Etat s'indigne

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Ces jours-ci, la quiétude et la sérénité des Ivoiriens sont troublées par les rapts d’enfants. De quoi mettre à mal les ambitions de climat apaisé nourries par le président de la République. La dernière fois que le pays a connu une telle psychose, les rumeurs de disparitions de sexes faisaient grand bruit !

En une salutation, un simple frôlement d’épaule, vous pouviez dire adieu à vos parties génitales. Les hommes ne pouvaient serrer une main ou recevoir une tape amicale sur l’épaule, sans tripoter leurs bijoux de famille pour s’assurer que ceux-ci ne s’étaient pas fait mystiquement la malle ! Même l’Ebola, épidémie hautement mortelle, n’a pas suscité une telle vigilance ! Officiellement, le nombre d’enfants portés disparus s’élève à 25. C’est du moins le chiffre communiqué par les autorités. Je n’ose même pas imaginer ce qui arrive aux gamins des rues, dont les parents ont malheureusement démissionné et qui sont livrés à eux-mêmes, sans personne pour assurer leur sécurité.
Ces enlèvements ont donné droit aux Ivoiriens à des sorties médiatiques qui m’ont extirpée de mon profond sommeil…

Déclaration de guerre partout !

Kandia Camara, ministre de l’Education nationale et de l’Enseignement technique, a crié son exaspération. « Ils tuent, séquestrent, mutilent, enlèvent nos enfants, je considère cela comme une déclaration de guerre, les acteurs du système éducatif et moi, ne pouvons rester silencieux face à cette barbarie ». Je croyais qu’elle avait déjà déclaré la guerre aux enceinteurs d’élèves qui prospèrent sereinement dans nos établissements publics. Hamed Bakayoko, ministre de l’Intérieur, après une condamnation « avec la plus ferme énergie » de la première dame et un appel « à la réactivité et au pragmatisme » des départements ministériels concernés, annonce un commando de 1 500 soldats qui ira « patrouiller dans les lieux hautement criminogènes, tels que les écoles, les forêts ou encore les points d’eau ». Résultats ? 1 000 interpellations, 550 cybercafés non autorisés fermés et interdiction de rester ouvert après 21 h. J’ai failli rire hein… En quoi est-ce que la fermeture à 21 h des cybercafés résout-elle le problème des enlèvements ? Les gens naviguent tranquillement dans leurs salons.

Il aurait pu se limiter à ces mesures drastiques ! Mais non ! Il a décidé de s’indigner ! Je vous laisse savourer cette indignation : « Il y a des esprits malins qui veulent exploiter cette situation pour ternir l’image du pays en faisant une exagération, il y a des gens qui envoient des SMS. Tout cela pour paniquer (sic ) les gens parce que le pays va bien et il y a des gens qui sont jaloux. Quand il y a un petit malheur, ils veulent l’exploiter pour que le pays sombre, pour que l’image du pays soit ternie. Pour que notre moral soit bas. Ayez un moral haut, car on est un grand pays qui avance. Ne vous laissez pas ébranler par ce genre de choses… »

Jaloux du succès de la Côte d’Ivoire ? Jamais pareille incongruité n‘était encore parvenue à mes oreilles ! Pourtant, j’en ai entendu des belles ! Si cette crise n’était pas aussi grave, certains parents n’auraient pas pris la décision radicale de sortir carrément leurs enfants des classes et les garder chez eux, jusqu’à ce que le climat soit plus apaisé. Les gens ne se regarderaient pas en chiens de faïence. Des innocents ne se feraient pas lyncher gratuitement.
On ne peut plus administrer une purge (hum ! traitement d’Africain aussi oh !!!!) à sa nièce en paix ou aider un gosse à traverser la route sans être suspecté de vouloir l’étriper et lui arracher les organes.

Paranoïa me direz vous ? Comment ne pas y sombrer lorsque devant un tel drame, la rumeur devient la principale source d’information ? Chacun y va de ses spéculations sur les causes réelles de ces kidnappings. Certains soutiennent qu’il s’agit de crimes rituels orchestrés dans l’ombre par les « brouteurs » pour faire marcher leur business. D’autres indexent les hommes politiques qui le feraient en vue des prochaines échéances électorales. Un autre groupe avance la thèse du trafic d’organes (ce qui est plausible). On ne sait plus à quel saint se vouer.
Le président de la République a bouclé la boucle en accusant pratiquement les réseaux sociaux d’entretenir la paranoïa et d’exagérer la crise. A qui la faute ?

Laissez les gens s’indigner en paix !

Chaque fois qu’un drame survient en terre d’Eburnie, nos autorités se pressent lentement pour réagir. C’est très souvent, la clameur populaire qui les tire, à coup de pied aux fesses, de leur mutisme.
Ce fut le cas l’année dernière, avec l’affaire Awa Fadiga dont nous attendons toujours les résultats d’enquêtes. La bévue du service des urgences serait passée comme d’habitude inaperçue, si la victime n’avait pas été un mannequin et si les réseaux sociaux ne s’en étaient pas mêlés. Idem pour cette fameuse Madiara Ouattara, qui à l’anniversaire de l’accession du président de la République à la magistrature suprême, s’était immolée devant le château présidentiel, pendant que les ministres qui sévissent comme jamais au sommet de l’Etat s’étaient réunis.
Jamais l’on n’aurait cru qu’un tel évènement se produirait sur le sol ivoirien. Pourtant il eut lieu. Le gouvernement comme à son habitude a attendu que le peuple s’indigne et donne de la voix partout où il pouvait, pour pondre la déclaration selon laquelle, il respectait sa décision de s’immoler…
En principe, les premiers cas d’enlèvements auraient dû faire trembler la République; mobiliser le parquet et sortir immédiatement le procureur de la République de son bureau climatisé. C’est comme ça que ça se passe sous d’autres cieux !
Malheureusement, il a fallu attendre 21 victimes et une grogne populaire, pour que les ministres se réveillent subitement de leur sommeil et fassent leur défilé sur nos écrans de télévision pour déclarer la guerre à ce phénomène qui fait rage depuis quelques mois déjà.
Parler de jalousie, de récupération politique ou même indexer les réseaux sociaux, alors qu’on a laissé la situation s’envenimer me laisse quelque peu perplexe. Même si les gouvernants ont en horreur qu’on critique leur gestion des affaires, il faut que chacun imprime que nos nations ne sont pas dirigées par des extraterrestres ; mais bien par des hommes faillibles, comme n’importe lequel d’entre nous.
Les réseaux sociaux sont donc un formidable outil que ses animateurs que nous sommes ont le devoir d’utiliser avec un sens de la responsabilité et l’intérêt commun accrus. C’est affligeant de voir combien plusieurs, en résonance à leurs affiliations politiques respectives, ne peuvent (ou ne veulent) servir autre chose que la détestation et l’accusation de l’autre chaque fois qu’il y a lieu de se prononcer sur des évènements qui n’ont pas nécessairement de coloration politique.
La responsabilité de l’opposition et de la société civile est justement de dénoncer les failles du système par tous les moyens en leur possession. Surtout lorsqu’elles ne peuvent compter sur les médias traditionnels, englués dans la propagande gouvernementale.

Je ne vous apprends rien en vous rappelant que le président avec l’optimisme que nous lui connaissons a promis à ses concitoyens l’émergence en 2020.
Tous les membres de son gouvernement et l’ensemble de ses suiveurs chantent à l’unisson ce refrain. Les dozos, fusils de chasse accrochés à l’épaule, ont décidé qu’ils seraient à l’instar du pays, émergents en 2020. La vendeuse du marché assure à sa clientèle que ses légumes sont désormais émergents. Même la fille de joie qui fait du racolage et lance ses foulards, en toute impunité au II Plateaux Vallon, ne fait plus l’amour à ses clients de la même manière. Elle propose des parties de jambes en l’air émergentes !
C’est bien beau d’invoquer ce mot dans chaque discours, de l’ajouter à chaque thème de conférence. Cependant, les mentalités devraient commencer par évoluer et nos autorités devraient faire preuve de proactivité on aura ainsi fait un grand pas vers cette fameuse émergence si chère au cœur du président.

Shalom !

 

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Auteur·e

babethlizy

Commentaires

abukm
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Encore un bon billet décryptage
j'aurai puis écrire ce billet mais pas mieux que toi ....

Babeth
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Merci Abu. Je crois au contraire que tu l'aurais mieux écris que moi

qoeleth
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dieu nous soit en aide... Merci Babeth

Eli
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Cette vague d'enlèvements est une situation très grave qui nécessite une intervention avec tout le sérieux qu'il faut. Garants de la sécurité des citoyens, les autorités de nos pays ont la responsabilité de réagir promptement chaque fois qu'une vie est en danger. J'espère que ce beau billet le leur fera comprendre. En tout cas c'est écrit avec beaucoup de soin.

Guy Muyembe
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Si les gens marchent on accuse les réseaux sociaux. si l'opposition grogne on accuse les réseaux sociaux. où allons-nous? Les réseaux sociaux deviennent le bouc émissaire.